Le jaunissement du deuil
A Yalí Romagoza Sánchez.
1) Dun gaz séchappent les doux troncs empilés par centaines. Noir est ton dos et léchine, la jeune tête baignée de soufre. Objets isolés, pensai-je. La tête et les troncs.
2) Un peu de nourriture, pensais-je. De petites doses et des poussées calmantes. Au-delà, parmi les dunes hostiles, chaque pas implique la chute, chaque mouvement est un sac en partance.
3) De toutes parts, et dans la crèche souillée, les bouches grises. Furieux mondes dépeuplés suspendus au ciel tels des organes génitaux, tombant comme les bras dun singe. Il est un dieu oisif là-bas au loin, pensai-je. Les organes génitaux sont-ils des bras ?
4) Tu apportes un Tiepolo. Salch, Chor ! pensais-je. Ma poitrine se gorge doies comme celle-ci, toute raide, toute rance, dune Corée à lautre elle ondule au gré du vent.
5) Ça ira mieux pour nous en rase campagne, pensais-je. Aux côtés des tombes germaniques, comme imprimées sur la brune plaine, nous apercevons la tour idéale et le torse couvert de feuilles. Lempreinte et la tête inquiète dun enfant, bientôt endormie en arrière. De la tour qui se lève à lest retentit un gémissement, un craquement de feuillets totémiques et décrits impurs.
6) Au-dessous du thorax cest un liquide. Un radeau en flammes, pensai-je. Au fond compact sous ses pieds.
7) Aux côtés du somptueux divan en peau de Riefenstahl les dattes et les présents, mes ornements crématoires. Quelque chose est en avance là-dehors, pensai-je. Pensais-je. Et retentit sur les planches. Déplacements enragés dune tête allongée, amère à lintérieur, rosâtre. Lutte succincte, puis un cri dassentiment et je lève la froide dalle qui nous sépare. Mes tempes vont sy placer jusquau fond, plus pâles encore.
8) Lair était amoindri autour de lui. Son crâne érigé, repli nivéen. Et pieux. Et flasque. Le reste ce sont des branches coupées, dun vert cuivré, et changeantes. Comme le tissu dun bras, notais-je. Se déroulant en silence et bercé à ses pointes.
9) La partie intérieure de mon objet détude. Elles sont irascibles, pensai-je. Pensais-je. Les mots sales, les égarements obéissant au mauvais ange. Qui tels des bufs aigres et fermentés sont conduits à travers un tunnel ou un brouillard jusquà linconscient. Là où une excroissance sérige comme un obstacle.
10) Une scène et sa partie centrale. Dinformes structures ou des gaz sont suspendus, distants, sétreignent. Le deuil ne jaunit pas, pensai-je. Pensais-je. Des cordons de sang ceignent la chaire à lombre.
11) Rouges sont les tuniques flasques. Fillettes dépravées dépourvues de trompes rampant à travers galeries et corridors tel un cylindre, un rat. Au centre les vulves hiératiques. La frise est inachevée, notais-je. Et les cieux, le marécage dOdorto.
12) Noir et éclairé était le salon. Et plus étroit quétendu le conduit menant jusquà lui. Êtres ganglionnaires assoupis venant de très loin afin de recevoir le culte, ladoration. Dans chacune de leurs mains (au derme arraché) ta tête exubérante. Ingouvernable, pensai-je. Bilieuse. Sans axe ni lèvres, couvert dhuile et dune étoffe, je serai le dernier de la procession.
13) Mes coups de pieds ont fait de sa tête un ballon. Nentends-tu pas au loin le son de la gymnastique? Un il en désordre, pensais-je. Lautre regarde les gradins.
14) Asmodée, Bélial. Oh ! serviteurs dun dieu qui, tout en écartant leurs tuniques, exhibent un livre, petit et lourd : « Le Nouveau Dogme et sa Distribution Mentale ». Un monde semblable à dimmaculés rubans de gaze va sapprochant, pensais-je. Un monde parfait, indolore, de radicaux libres.
15) Une pensée secoue les branches. Elles sélèvent, ne choient pas, neurones bouclés ou pétales dun singe. Pauvre Newton, pensais-je. Grisâtre est la plante, lente et fatigante est la descente.
16) Sous le soleil rectiligne les mondes nécrosés. Lair est en gypse autour de toi. En gypse est le végétal, les troupeaux sestompant. Du thorax au visage du buste. En gypse les disques titubant, la lymphe ou le gypse, un hectare pour chaque nodule. Et moi qui suis tout seul parmi ce public, pensai-je. Friction de la mutité parmi les joncs.
17) Du monstrueux objet détude le front aqueux, notais-je. « Bien choisi, bien choisi ! », je sens derrière moi le murmure dapprobation. Ou est-ce ma nervosité qui ovationne, qui acclame de si loin ?
18) Elles se déshabillaient les unes après les autres. Des milliers, elles sont des milliers, pensais-je. De jeunes filles à la peau chlorotique ou anémique. Pénétrant comme un sifflement la nuit, tel est le son du vêtement en sa chute. Intense coloration sanguinolente des organes pubescents. Toutes en cercle autour du lac.
19) Le corps allongé. À genoux et enfantin sur le lit dun fiord. Chaque pli et chaque corde et chaque nerf tubacé de lincube, son visage. Contemplatif et hostile à la fois. Statique, agité. Il est en quête de nourriture, pensai-je. Sous forme de lait au fond dune bouteille.
20) Sous le pourceau fuligineux la chute laborieuse dun mandrill. Il se repaît avec son dos, pensais-je. Une quantité impondérée, indéterminée. Depuis son cou velouté jusquen bas il écarte la production botanique.
21) Les doigts sont comme des larves. Involutés ou érectiles à la recherche de lanus. Au loin un petit monticule dadiposité. Pas un arbuste, notais-je. Qui peut résister au puissant flamboiement émanant de ce noir monastère ?
22) Sur lhorizon tendu les flegmes roses du couchant. La lente traction de la marée modèle une tête puis labandonne sur la plage. Il fait nuit, pensais-je. Mauvaise nuit. Deux puissants réflecteurs éclairent la côte livide, les oiseaux silencieux. Tes yeux sont pareils à deux petites boules de sébum, oh ! cette tête. La sainte les redoute.
23) Comme une lente exhalaison, pensais-je. Palmiers, élevez-vous! Cela vient du Nil. Au fond de son orbite toute sorte dobjets, la forme dun pied et les accélérations rythmiques, les décélérations et les bouquets de la démence. Qui éloignent du centre, notais-je. Avec des mains appointées extraites dune poitrine, fondues en une autre poitrine ensoleillée.
24) Le visage se cambre en avant et en arrière à la façon dune peau. Nous le voyons, pensais-je. Cest laire du Grand Baigneur. Les tempes glissantes, incurvées, le goitre en relief.
25) Aujourdhui jai vu lhircocerf, la créature vacillante nouvellement tailladée. Ses bras fossiles enveloppent un tumulus. La pâture sanguinolente et défraîchie est restée en arrière, indécise dans les buissons. Mais ce nest que momentané, pensai-je. Bientôt lavancée sera là et toute la surface sera propre et photographiée pour un musée de Londres qui souhaite la voir. La Tate Modern, par exemple, laquelle appartient aux derniers Britanniques. Car qui naffectionne ni lhircocerf ni lair de lavancée ?
26) Ils se penchent sur moi promptement. Dun dieu les pudiques mamelles et le museau, six, il y a exactement six doigts entre le second et le premier. Des sociétés complètes se reproduisent dans le vide, notais-je. Renversés par le brûlant soleil, les oiseaux uniques et en masse. Comme des plaques carbonisées ou des peureux senroulant entre eux. Tandis quune mer, léthargique, couvre de plaies le Baigneur. Cest ainsi quon lappelle.
27) La forêt, une prairie, la forme du cône au beau milieu des mangliers. Avec tes mains non immunisées aux phalanges enflées penchées sur un monde (vide, notais-je), tu tâtonnes les iris extatiques, les lattes de bois effilées nous servant de fondement et dappui. Tumultueusement. Placidement. Limportant nest pas le résultat de lexpérience, mais lexpérience qui te sert de fondement.
28) Dune plateforme qui à peine se distingue dans la pénombre, de minuscules plateformes gravissent la plateforme démesurée. Ce nest que le début, notais-je.
29) Aux portes du sanctuaire une figure dilatée impose sa suprématie par intervalles. Sur une autre figure qui, à ses côtés, se lève faiblement et lui parle. Là où avant il y avait un son, dit-elle. Et elle palpe le pubis sain. Puis dun coup tremblant elle lui arrache le tronc et les jambes embrassées qui, plus bas (parmi lherbe sèche), se ramifient et se vermiculent, pensais-je.
30) Du sanatorium il est possible dapercevoir le noyau enflammé du couchant. Une voix de latmosphère, avec ses lourdes mandibules se cognant les unes les autres, ébranle et terrasse les couvées penchées sur la crèche. Des ancêtres négroïdes les survolent à basse altitude, pensai-je. La taille du hibou correspond exactement à ses excreta.
31) Se frapper la cuisse, lisse et évidée comme un tambour, ne sert à rien si celui à qui sadresse cette musique (ou cette imploration, notais-je) se trouve là où lhumanité fait défaut.
32) Les chiennes, les rats. Ils courent à travers mes veines, sy infiltrent. Je le sais car je les touche du bout des doigts. Ils sont plus prompts que lencéphale ou que les rapides. Les sommets pensais-je. Les sommets énoncent le ciel. Ou est-ce le Plafond Sixtine ? Telles des crêtes malodorantes sérigeant face à moi, telles des palissades de crêpe surélevées. Il faut les écarter de la main, pensais-je. Main forte et ses jointures.
33) À force de fatigue un bras refroidit. Il a cessé de fonctionner dans la nature, notais-je. Sa méthode et sa passion étaient de sinsinuer dans lsophage et den retirer le bol alimentaire. Manger est un esclavage, pensais-je.
34) Rien ne se passe, le temps passe. Les oiseaux restent fermes dans le ciel, défiants et unis, un il dans le brouillard. De petites embarcations grincent à distance. Un dos, petit lui aussi et ramolli, sagite dans sa cavité telle une boucle dans le néant. Il est de plus en plus difficile de tenir un objet vivant qui se transforme. Un héron, pensai-je.
35) Je masseyais afin de dessiner un hibou (ou un héron, pensai-je) qui promptement apparaissait et se posait. Je vidais une citerne, je la vidais entièrement. Puis, la remplissant dossements, je tombais malade : des milliers de larves y flottaient. Lui restait tranquille, résistait.
36) La maladie a une couleur. Oh oui ! elle est blanche et septique aux pointes ! Tout comme la nature, notais-je. Les savants annoncent déjà sa disparition. Et la tienne et la mienne : agneaux défaillants. Et ce ne sont pas des savants locaux, cest-à-dire mondiaux. Mais une espèce méconnaissable de savants qui ne pensent ni némettent aucun son, ni ne chantent. Ce nest pas nous, ils ne sont pas locaux.
37) Lair de méchanceté qui a toujours entouré Larry recroquevillé dans son lit. Son torse est courbé, flottant, à cause du froid et de sa position. Non pas le froid boréal qui a toujours entouré Larry, mais le froid en soi dans toute son extériorité et dans la bouche olivâtre de Larry lorsquon linterroge et lui demande de répéter le truc de sa langue malvacée attrapant un insecte voletant dans la chambre. Au moment où tout le monde sort on entend un croassement, notais-je.
38) Un monde de silice blanche se rapproche, un monde pourvu de petits et longs mécanismes de silice blanche. Avec Londres et la Grèce de mauvaise qualité, pensais-je. Et des rats de silice blanche, rapides comme des encéphales.
39) Cétait dans les deux mondes, pensais-je. Jai vu la similitude des Nords et quelque chose dans lair comme une attraction. Jai vu des membranes et des yeux de chaque côté, jai entendu des battements de mains. Jai vu un océan énorme composé de deux océans (lun aux petites dimensions ou nano océan, et lautre dans le subconscient). Jai vu un écureuil, qui est un rat délicat, se faufiler parmi les plis dune hermine, son linceul. Jai vu les vêtements rares, le prix à payer. Jai vu le Pavillon Borges et des vergers et encore des vergers. Jai vu le bras double et colossal du ciel descendre des hauteurs, plonger dans la mer tremblante, qui est hystérie et terreur, pensais-je.
40) Je nageais dans le lac. Dans la morte mer les poissons morts nagent aussi. Je menfonçais dans leau, leau du lac, comme senfonce la fange lorsquon la touche. De face, jamais de côté, la tête au fond, là où lair est rare. Je menfonçais dans le lac, pensais-je. Au plus profond du lac. Là où une fine respiration remue la fange.
41) Les mains voyagent. Ainsi que de tendres créatures malades elles se frayent un chemin parmi la faune immobile. Elles pondent leurs ufs bruyants dans les orbites vides de celui qui va naître, de celui qui nest pas né. Elles tracent des lignes rapides et couchées sur le papier ou sur la chaux froide. Des lignes sans force, notais-je. Démonter les doigts les uns après les autres et tous les éparpiller soigneusement serait sans précédent.
42) Lêtre suprême ne parle en aucune langue. Le Rhône ou un point sur la déclivité du crépuscule, cela lui est égal. Il ne salimente pas, il ne pense pas avec des mots ou avec la fragrance de larbuste psychique. Il ne dit pas : « la digestion à ma façon ». Il ne fait que tendre les mains, longues et fines comme des flambeaux, afin que le cycle se referme. Tout cycle se referme comme se referme un cycle, notais-je. Maintenant il est parmi nous. Son pied senfonce à un kilomètre de profondeur tout près des algues moribondes et du cétacé putrescent. Bras et cou poussent de la poitrine blanche tel le pli de laine.
43) Jétais là au moment précis où un oiseau nouveau (nouveau pour moi qui jamais ne lavais vu) a pourri en lair et est tombé à pic. Telle une épine dorsale il sest effondré tout à coup. Et moi je tremblais comme une feuille de zinc ou une couche de naphte. Alors jai dit (ou pensé) : « Il y a un il blanc sur le corbeau blanc ». Puis un soleil alpin sest présenté, un soleil qui parlait. Ici le velours est nécessaire, dit-il. Des camions de velours sous un soleil de Flandres.
44) Ah ! inestimables tapis des palais. Ils ont été déposés dans les bas-fonds sans accumulation. La mer était étale en ces jours, immobile, immuable. Ils ont tué Pasolini, pensais-je. Il avait sauvé beaucoup de vies et une petite partie de lItalie.
45) Au milieu dun champ de choux fort blancs jai vu des houppes de renarde peu savoureuses. Jai vu de gracieux volumes en train de mettre puis de retirer leur tête. Encore des fleurs à la tige semblable, pensai-je.
46) Récurer est une thérapie pour la mère de Brodsky. Mais pas pour Brodsky, pensais-je. Un bandeau en tant quobjet de décoration a été élevé dans lair avec la pointe de deux tentacules. Là, dans cette salle. Un soleil archaïque enveloppe lentrée. Les rideaux tièdes, pensifs eux aussi et maîtres de soi, senvolent tout à coup frôlant les meubles, ils sentrelacent et sétirent formant au milieu un poing jaune, ocre et rose. Cest un centre de la terre comme un autre, notais-je. Insignifiant et coûteux. Comme ces esprits vides et blonds qui dansent.
47) Je graissais mon pourceau de saindoux et le caressais. Dur et froid. Mais non, ça nen finissait pas ! Ah ! ces rares rencontres en pays africain, pensais-je. Un grand fracas, un cri froid traversa les forêts de granit et les mangliers en construction.
48) Des formes qui sélaboreront, pensai-je. Pensais-je. Des oiseaux cylindriques roulant silencieusement sur la plaine altérée. Des navires sans mâts emplis de piédestaux, desclaves à la poitrine et aux grands churs dominicaux. Tout est merveilleusement fini, les marbres, les uns après les autres, érigent lhacienda.
49) On en retrouvera dix, deux. Il faut sauver uniquement les documents, pensais-je.
50) Tout a commencé par le big bang. On frappe à la porte, pensai-je. Mais toutes les portes ont reçu ses baisers.
51) Il est toujours une jambe qui avance davantage que lautre. Qui tourne et fait avancer lautre, pensais-je. Il est toujours une jambe inimportante, un ajout.
DJ Pluvio
Granjita Siboney, El Caney, Santiago de Cuba, 2008.
Traduit de lEspagnol par : François Vallée.
